L’ordinateur a remplacé la table à dessin depuis belle lurette dans les bureaux d’architectes.

Jean Pelland possède encore une table à dessin, mais il ne faut pas y voir un geste de résistance : c’est purement pour des raisons sentimentales. « Je l’ai depuis mes débuts en architecture, j’y suis attaché », dit-il. L’époque où il s’en servait pour tracer des plans avec une plume rechargeable est bel et bien révolue. Aujourd’hui, il la garde chez lui et l’utilise essentiellement pour découper en ligne droite.

Car chez Sid Lee Architecture, où travaille l’architecte Jean Pelland, comme dans la plupart des firmes québécoises, l’informatique a relégué aux oubliettes les tables à dessin, les tés, les équerres et les compas depuis longtemps. Des logiciels complexes et performants accompagnent désormais toutes les étapes de la création d’un bâtiment, de l’esquisse aux plans en passant par les rendus.

Mais cette déferlante numérique n’a pas totalement eu raison du dessin à la main. « Le crayon demeure mon outil de prédilection, poursuit Jean Pelland. Dessiner n’est pas toujours un geste réfléchi et j’aime qu’il n’y ait pas d’interface, d’intermédiaire entre le papier et moi. Le contact est direct. »

Il est loin d’être une exception. « Le crayon est encore largement utilisé. Il fait partie des médias de base et il permet une expression spontanée, rapide et souple, difficile à transposer à l’ordinateur », explique Manon Guité, professeure titulaire à l’École d’architecture de l’Université de Montréal et membre du Groupe de recherche en conception assistée par ordinateur.

 

Main libre

Croquis de l’inte?rieur de la Staatsgaleriede Stuttgart, Allemagne, James Stirling, Michael Wilford et associe?s (1977–1984) Illustrations: Fonds James Stirling/Michael Wilford, Centre Canadien d’Architecture

À l’étape de la conception, cette facilité prend toute son importance. Éric Gauthier, architecte chez Les architectes FABG, commence tous ses projets à la main. « Je fais un croquis plus ou moins à l’échelle. C’est la façon la plus efficace de noter mes premières intuitions, de réfléchir, de raffiner mes idées », dit-il. Quand il doute d’une solution, il en fait deux ou trois versions de plus en plus précises avant de passer à un logiciel.

« Le premier public de l’esquisse, c’est celui qui la fait, explique André Desrosiers, professeur à l’École de design de l’UQAM. La main ne nous mène pas nécessairement exactement là où le cerveau voulait qu’on aille. En dessinant, on peut prendre conscience des incongruités d’une idée ou réaliser qu’elle est trop mal formée pour pouvoir la coucher clairement sur papier. »

Le croquis permet aussi d’aller à l’essentiel, ajoute Éric Gauthier : « Les éléments dont on est moins sûr peuvent rester flous, ce que l’informatique ne permet pas toujours. »

 

UNE IMAGE VAUT MILLE MOTS

Pour communiquer une idée, rien ne vaut le croquis, affirment les architectes interviewés. « J’ai toujours une tablette de papier sur mon bureau. Entre architectes ou avec les techniciens, on sketche pour expliquer un problème, une situation, une intention conceptuelle », dit Jonathan Bisson, architecte chez Bisson et associés.

Il faut dire que le dessin est le langage universel des designers et des architectes. « S’ils discutent uniquement avec des mots, les professionnels risquent de se perdre : ce que l’un évoque n’est pas nécessairement ce que l’autre comprend. Que ce soit sur les chantiers ou autour d’une table de réunion, le dessin demeure essentiel pour échanger avec le contremaître, les ouvriers, les artisans ou les clients », poursuit André Desrosiers.

Pour la réflexion comme pour la communication, la beauté du dessin importe peu. C’est la capacité d’exprimer une idée qui compte. « Nos croquis sont de plus en plus grossiers. À l’exception de ceux qui sont inclus dans nos cahiers de projets, qui documentent toute la conception, je ne les garde même plus », dit Jonathan Bisson.

 

Se faire la main

Esquisse, photo…ou les deux? Projet Balard, Paris. Agence Nicolas Michelin et associés. Source: Ministère français de la Défense et des Anciens combattants

Pour les futurs architectes, apprendre à dessiner à la main demeure donc primordial. À l’École d’architecture de l’Université McGill, le dessin – d’observation, de conception, architectural – est toujours au menu. « Le dessin à la main est un véhicule pour la compréhension et l’acquisition de connaissances architecturales. Même les universités qui misent beaucoup sur le numérique tentent de conserver cet enseignement », avance David Covo, architecte et professeur. Ainsi, il dirige chaque été la Sketching School, une semaine intensive de dessin dans une petite ville du Canada ou du nord-est des États-Unis. « On fait découvrir un lieu aux étudiants grâce au dessin. Ils se familiarisent avec les différentes échelles, les volumes, les proportions, les matériaux, les textures, les reflets, la lumière. Ils enrichissent leur vocabulaire architectural et prennent conscience de ce qui rend un endroit important ou iconique. »

Selon lui, les étudiants d’aujourd’hui ont beau être tombés dans la marmite informatique quand ils étaient petits, ils s’intéressent tout de même au dessin à la main. « Les jeunes ne voient pas de conflit entre les outils analogiques et les outils numériques. Ils sont ouverts aux amalgames », ajoute Manon Guité.

C’est le cas de Kim Pariseau, architecte de 31 ans fondatrice d’Appareil Architecture, qui affectionne beaucoup le crayon. « La main, c’est l’outil le plus instinctif. Je fais beaucoup de maquettes et de croquis. À l’étape de la conception, je dessine souvent à la main et à l’ordinateur en même temps. » Toutefois, de son propre aveu, elle est plus low tech que certains confrères de sa génération, qui misent davantage sur le numérique.

 

Perte d’expertise

Reste que, inévitablement, la nouvelle génération est moins rompue au dessin à la main que ses prédécesseurs. « À l’époque du dessin technique aux instruments, il fallait s’y exercer pendant des milliers d’heures pour développer une dextérité et une régularité. Ça aidait à mieux dessiner à main levée », explique André Desrosiers.

Depuis cet automne, l’École de design de l’UQAM n’enseigne plus le dessin technique aux instruments. « Nous étions les irréductibles Gaulois : la dernière école au Québec à le faire, poursuit-il. Mais il existe de très bons logiciels et ce sont les outils adoptés par la profession. Le temps qu’on consacrait encore à la manipulation des équerres et des compas peut être utilisé plus efficacement à augmenter la compétence au dessin informatique. »

Jonathan Bisson n’est pas totalement convaincu. Diplômé en 1997, il a fait partie des dernières cohortes formées intensivement au dessin à la main sous toutes ses formes (au fusain, les yeux fermés, à l’envers, etc.) et à la photo. « J’en ai retiré une compréhension profonde de l’effet de la lumière sur les reliefs, par exemple. Dessiner un rendu à la main était très fastidieux. Avant de commencer, il fallait réfléchir longuement au positionnement idéal du soleil pour mettre en valeur un bâtiment. » Selon lui, ces notions échappent aux diplômés en architecture d’aujourd’hui et leur utilisation des logiciels de modélisation 3D s’en ressent, notamment dans l’ajustement des différents paramètres. « Je ne voudrais certainement pas retourner en arrière. Mais il faut savoir dessiner à la main pour bien utiliser l’ordinateur. »

Ces habiletés sont complémentaires, note aussi David Covo. « Les étudiants les plus habiles à l’ordinateur sont souvent les plus éloquents avec un papier et un crayon. » Le hic, c’est qu’on ne peut tout enseigner en même temps. « La complexité des outils et des paramètres à considérer pour intervenir adéquatement dans l’environnement bâti croît continuellement, note Manon Guité. Or, la durée de la formation demeure essentiellement la même. Nous essayons donc de faire beaucoup plus aujourd’hui qu’il y a 20, 30 ou 40 ans. Notre objectif est de mettre en place une assise suffisante pour que l’étudiant puisse poursuivre sa formation toute sa vie. »

 

La dernière frontière

Malgré leur affection pour le crayon, les architectes consultés seraient prêts à le troquer pour une tablette électronique. « Pourvu que je puisse sketcher librement et rapidement, je ne tiens pas à ce que ça se fasse au moyen du crayon », dit Éric Gauthier.

Même son de cloche chez Bisson et associés, où deux iPad servent de façon embryonnaire. « Les possibilités sont très près du dessin à la main, constate Jonathan Bisson. On peut choisir le papier, la taille du trait et utiliser des crayons, des feutres, des aquarelles sans avoir à s’encombrer de tout l’attirail d’artiste. Ça me donne l’espoir que le dessin à la main survivra. » Du moins, son esprit !